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Les vestiges de l’impérialisme français immortalisés

Vestiges d'empire - Thomas Jorion - Galerie Esther Woerdehoff

Le photographe Thomas Jorion a parcouru douze pays de l’ancien empire colonial français à la recherche des vestiges architecturaux de cette époque révolue. Après trois années passées à sillonner le Vietnam, le Cambodge, l’Algérie, Madagascar, Haïti ou bien les Etats-Unis d’Amérique, ses magnifiques photos sont exposées à la Galerie Esther Woerdehoff jusqu’au 26 novembre prochain. Elles font également l’objet d’un ouvrage Vestiges d’empire aux Editions de La Martinière. Rencontre avec ce photographe français autodidacte dont le travail reflète une certaine fascination pour les lieux abandonnés.

Valgirardin.fr : Pourquoi avoir choisi de travailler sur cette thématique ?
Thomas Jorion : Les ruines sont un thème sur lequel j’ai toujours travaillé. Elles m’ont attiré et touché dès que j’ai commencé la photographie. Elles me provoquent beaucoup d’émotions pendant la prise de vue.
Sur ce projet, c’était intéressant de photographier ces lieux rarement abandonnés, mais qui ont conservé la patine du temps, car situés dans des zones géographiques où l’on entretient moins les bâtiments.

J’ai une certaine fascination pour ces lieux de mémoire qui à mon sens retrouvent une beauté. On pourrait imaginer que ces bâtiments abandonnés cumulent plusieurs tares, pas beau, vilain, défiguré. Or moi j’y trouve une certaine esthétique. C’est peut-être aussi une façon de sauvegarder une image de ces vestiges avant qu’ils ne disparaissent. Par exemple, cet hôtel de Madagascar (photo ci-dessous) endommagé par un ouragan, démantelé, finira un jour par tomber faute d’entretien.

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Hôtel de la Marine ou hôtel des Mines, Antsiranana (Diégo-Suarez), Madagascar, circa 1920, 2014 © Thomas Jorion, courtesy Galerie Esther Woerdehoff
Comment avez-vous travaillé, vous partiez au hasard ?

T.J. : J’ai consulté des blogs de voyageurs où j’ai repéré quelques lieux. Si les photos étaient récentes, j’avais des chances pour que le bâtiment soit toujours là. Je me suis aussi basé sur des livres, par pays, par continent, et par zone géographique où j’apprenais que telle ville avait été énormément développée à l’époque française. C’était pour moi des premiers points de chute et des débuts de recherche. Sur place, je faisais un tour à pied ou en voiture pour repérer les bâtiments. Par exemple, pour Haïti, il n’y a aucune photo, aucun document. Je suis allé dans les zones où je savais qu’il y avait eu une forte présence française.

A travers vos photos, racontez-vous cette histoire du colonialisme français ?
T.J. : Mon propos n’était pas d’entrer dans une nostalgie de cette époque-là, ni non plus d’être dans le livre d’histoire. Une personne qui aurait le goût en voyant les photos d’aller chercher un peu plus loin peut trouver assez facilement les sources documentaires. Cela me semblait redondant de vouloir en inscrire trop dans le livre.

Par contre, je donne un petit peu mon ressenti, par rapport à mon travail et à mes expériences, notamment sur cette espèce de gêne qu’il peut y avoir encore aujourd’hui vis-à-vis de cette époque coloniale, surtout en France. Je me suis rendu compte à quel point, sur place, les gens étaient souvent passé à autre chose.

Justement, sur place, comment les autochtones vivent ces bâtiments, cette histoire,…

T.J. : Ou vive même ma présence. Moi, Français venant photographier la présence française d’une époque qui n’a pas toujours été facile. Lors des premiers voyages, j’avoue que j’y allais un peu à tâtons. Je ne me suis pas caché, mais je n’osais pas dire que je cherchais des bâtiments de l’époque coloniale. Je parlais de vieux bâtiments d’une centaine d’années. Et puis, un jour, au Cambodge, un monsieur m’a dit « Ah mais vous cherchez des bâtiments de l’époque coloniale ! ». Pour lui, c’était un bâtiment comme un autre, qui n’avait pas de connotations particulières. C’est le passé, même si je ne veux pas non plus laisser entendre que tout est pardonné, tout est oublié. Je me suis rendu compte que nous avions plus de complexes que peuvent en avoir les autochtones.

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Vestiges d’empire – Photographies de Thomas Jorion, textes de François Cheval, conservateur du Musée Niépce de Chalon-sur-Saône et de Thomas Jorion. Editions de La Martinière
Dans les pays visités, l’histoire a été vécue différemment. Où cela a-t-il été le plus compliqué ?
T.J. : Cela a été simple partout. J’appréhendais l’Algérie, car à l’avance, je me disais que c’était le pays où potentiellement il pouvait y avoir le plus de ressentis. L’indépendance y a été douloureuse, par rapport à d’autres pays. Finalement, il ne s’est rien passé de particulier. A Oran, pendant que je prenais des photos d’un garage, les gens dans la rue venaient discuter. L’un d’entre eux m’a confié qu’il était fier de l’architecture laissée par les Français. Il trouve sa ville très belle.

Avec le recul, je me suis aperçu, que l’architecture n’est pas si neutre que cela. Quand on construit dans un pays qui n’est pas le sien, elle est un moyen d’imposer sa vision, son style. On sait que ça va rester. C’est intéressant de montrer que, finalement, cette vanité humaine, que ce soit les ruines de l’époque romaine ou celle-ci, il n’en reste que des murs aujourd’hui ou des bâtisses sans toits. Dans 100 ans, il ne restera plus rien. Toute cette suprématie d’un peuple sur un autre est vaine. Tout retourne à la poussière. C’est intéressant aussi de rappeler quand même un peu cette idée.

Ces photographies des vestiges de l’empire colonial français sont à découvrir jusqu’au 26 novembre 2016 à la Galerie Esther Woerdehoff.

Photo du Une : Villa privée, delta du Mékong, Vietnam, 2015 © Thomas Jorion, courtesy Galerie Esther Woerdehoff

Anne-Marie Leca
Anne-Marie Leca
Journaliste, créatrice de Valgirardin.fr, Anne-Marie vit et travaille dans le 15ème arrondissement depuis une quinzaine d’années.

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