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Les usines Citroën à Javel

Usines Citroën vers 1960 (c) Blogspot Héraldie

Nous célébrons cette année le centième anniversaire des voitures Citroën. Toutefois, l’histoire de la marque commence bien avant 1919, en cette terre de Javel dont le passé industriel remonte au XVIIIème siècle.

L’émergence d’un quartier et d’un homme

En 1777, le comte d’Artois (futur Charles X) y établit une manufacture de produits chimiques, le long des berges en aval de Paris. En ce lieu fut synthétisée pour la première fois… la célèbre eau de Javel. Près d’un siècle plus tard, les Aciéries de France remplacèrent cette fabrique.

Jules Chauvet, Manufacture de Javel en 1886. Gallica.bnf.fr

Durant le XIXème siècle, d’autres usines émergèrent des friches de Javel et de la plaine de Grenelle, attirées par le faible coût du terrain et par la proximité des voies fluviales, puis ferroviaires. En atteste la fabrique d’engrenages à chevrons en V, dont la société, fondée en 1901, porte le patronyme de son dirigeant : André Citroën. Ce dernier acheta le brevet de ce mécanisme originaire de Pologne qu’il produisit dans une usine du Xème arrondissement avant de déménager au 31, quai de Grenelle.

Engrenages à chevrons en V. Citroën communication

André Citroën devint dès lors le voisin de la société Mors, basée au 48, rue du Théâtre. Ce constructeur automobile, entre les mains des frères du même nom, était alors en difficulté. En 1906, les Mors appelèrent à la rescousse André Citroën qui redressa l’affaire en qualité d’administrateur général.

Action de la société Mors du 05/11/1909. Nous y découvrons la signature de l’administrateur d’André Citroën. E.D.H.A.C

C’est ainsi qu’avant 1914. André Citroën se familiarisa avec le secteur émergeant de l’automobile, faisant preuve de qualités managériales et d’une capacité à innover en se basant sur les inventions de son temps. Suivant ces principes, le jeune entrepreneur édifia au début de la Première Guerre mondiale une usine moderne et efficace, basée sur le taylorisme et la standardisation du travail, au service de l’effort de guerre.

Citroën durant la première guerre mondiale

En effet, quand le conflit éclate les arsenaux nationaux se révèlent insuffisant pour fournir armes et munitions. Afin de pallier ce problème, l’État délégua une partie de la fabrication du matériel de guerre à des entreprises privées. Les usines Renault fabriquaient des véhicules de combat et des munitions. Quant à Citroën, suivant la volonté de son dirigeant, la marque se spécialisa dans la production d’obus.

André Citroën emprunta à des proches. Il bénéficia de plus d’une avance de l’État. Avec cet argent, il loua ou acheta progressivement des terrains à Javel, dont celui des anciennes Aciéries de France. Il modifia ce bâtiment sans le détruire afin d’économiser les matériaux en cette période précaire. Il édifia également de nouvelles structures.

20 mai 1915 : vue à vol d’oiseau, grand atelier d’usinage et de montage. Gallica.bnf.fr

Selon le bulletin n°46 de la Société historique et archéologique du XVème arrondissement, André Citroën a proposé à l’État de créer « 5,000 à 10,000 obus par jours, dans une usine de production à la chaîne spécialisée dans un seul type de munition » : des shrapnels 75 MM. André Citroën s’était engagé à assembler un million de ces projectiles. À la fin de la guerre, 23 millions d’obus sortirent de ses usines pour fournir les armées françaises et alliées.

28/10/1915, contrôle des éléments, grand atelier d’usinage et de montage. Gallica.bnf.fr

Au sein d’ateliers éclairés et aérés s’activaient courageusement les ouvriers, mais surtout les ouvrières qui constituaient jusqu’à 90 % du personnel des chaînes de production, les hommes partis au front. Ces munitionnettes, comme on les nommait, travaillaient jusqu’à 14 heures par jour, avec une journée de repos toutes les deux semaines. Malgré ce rythme effréné, les ouvrières disposaient d’une garderie et d’une pouponnière au 53, rue Balard.

Carte postale : Paris XV, rue Balard – La pouponnière Citroën

Le personnel bénéficiait également de douches, de soins médicaux, d’une coopérative d’achats, ainsi que d’une vaste cantine inaugurée en 1917. Autant de bâtiments éparpillés à travers Javel s’orchestrant autour d’usines à la pointe de la technologie où travaillaient sans répit les employés au service de l’effort de guerre.

La fin du conflit aurait pu marquer un coup d’arrêt à l’aventure Citroën. Toutefois, son fondateur a dès 1917 anticipé l’avenir en demandant à l’un de ses collaborateurs Jules Salomon le soin de « travailler à un projet automobile accessible à tous » (Selon l’ouvrage « Je me souviens du 15ème arrondissement »).

Une usine associée à des voitures mythiques

Sans être prises au dépourvu, les usines de Javel se métamorphosèrent en atelier de construction de voitures dès 1919. L’entrepreneur français qui avait déjà appliqué les méthodes du taylorisme lors de la Grande Guerre s’y appliqua désormais pour l’assemblage de véhicules en série. L’ouvrage « Citroën, un parcours architectural » retranscrit les propos du dirigeant qui souhaitait « produire cent voitures par jour d’un seul modèle » : la 10 HP type A. Conçue en masse et bon marché, ce modèle apparaît comme le pendant outre-Atlantique de la Ford-T.

Publicité pour la Citroën type A (1919)

Dans une publicité pour la Citroën type A dans les journaux de 1919 (ci-dessus), elle était présentée comme « la première voiture française fabriquée en grande série ». Quel crédit accorder à cette affirmation ? Louis Renault s’est lui aussi inspiré d’Henry Ford pour concevoir des véhicules, et ce avant 1919.

Les automobiles Citroën étaient assemblées dans différents sites éparpillés à Javel, mais aussi à Grenelle. Chacun de ses bâtiments détenait sa propre spécialisation. Ici, l’on y fabriquait les moteurs. Là étaient montées les boites de vitesses… Incessant tohu-bohu dans cette étonnante ruche qui s’articulait autour de la Reine : le site principal comprenant la direction et la chaîne de montage. Notons que d’autres usines Citroën fleurirent rapidement dans l’Hexagone, comme celle de Clichy édifiée en 1921.

Détail d’une publicité Citroën de 1934 avec une photo des « nouvelles usines de Javel » produisant la Traction avant

Malgré cet essor, la crise de 1929 n’épargna pas la marque. En dépit des crises et des difficultés financières, André Citroën modernisa et agrandit en 1933 ses usines après avoir visité celles de Renault sur l’île Séguin. Des chaînes de montage modernisées de Javel et de Grenelle sortirent dès 1934 la fameuse Traction Avant, produit de l’ingénieur André Lefèbvre.

André Citroën ne put savourer longtemps ce nouveau succès. Après son décès en 1935, Michelin racheta l’entreprise endettée. André Lefèbvre conserva sa position d’ingénieur au sein de la marque et participa à la création de deux autres voitures légendaires. D’abord la 2 CV, produite dès 1948 à partir d’un prototype d’avant-guerre. Puis, la non moins fameuse DS, dont le millionième véhicule sortit du site de Javel en 1969.

La Très Petite Voiture, prototype Citroën à l’origine de la 2 CV, Tom1 (Wikimedia)

Mémoires d’une ère

Malgré ces succès, les chaînes de montages s’avéraient obsolètes. Citroën se retira progressivement du XVème arrondissement. De 1967 à 1983, les bâtiments industriels et administratifs implantés à Javel et Grenelle fermaient leurs portes les uns après les autres. La marque édifia une nouvelle usine à la pointe de la modernité à Aulnay en 1973, tandis que le site principal de Javel se tût en 1975.

En consultant des projets de création d’espaces verts aux Archives de Paris, nous y découvrons des projets de reconversion en jardin datant de 1976, augurant l’aménagement du parc André Citroën. Ce dernier a finalement vu le jour en 1992 après 6 ans de travaux, à l’emplacement du site principal de la marque automobile. Les autres usines Citroën dispersées à Javel et à Grenelle disparurent également, remplacées pour la plupart par des logements.

station de métro Javel-André Citroën
Sur les quais de la station de métro Javel-André Citroën : présentation de l’histoire de la marque © RATP

En plus du parc André Citroën, quelques noms de lieux entretiennent la mémoire de ce passé industriel. Le patronyme de ce pionnier de l’automobile se retrouve dans le vocable d’un collège, d’un quai et d’une station de la ligne 10. Au sein du parc, se trouvent un buste de l’entrepreneur en face de l’Hôpital Européen-Georges Pompidou, ainsi qu’un panneau mural non loin des serres présentant l’histoire de Javel. Enfin, une plaque près du collège Citroën rend hommage aux munitionnettes.

Ancien préparateur automobile rues Saint-Charles et Ginoux. Nous pouvons encore y lire les mots SELLERIE et CAPOTES

Si le souvenir des usines est vivace, rares sont les vestiges associés à cette époque. À l’angle des rues Saint-Charles et Ginoux, se dresse la façade d’un ancien préparateur automobile. Mentionnons également un garage reconverti en bar au 6, place Étienne Pernet. Ces édifices nous rappellent que les usines Citroën attirèrent dans leur suite des ateliers privés pour réparer et modifier les véhicules.

Détail du dossier iconographique de Saint-Christophe de Javel. B.H.V.P, cote 1-EST-02674

Évoquons enfin Saint-Christophe de Javel, paroisse dédiée au Patron des voyageurs du fait de sa proximité avec les industries automobiles et les terrains d’aviation. Les véhicules étaient en quelques occasions bénis par le prêtre de cette intéressante église… Mais ceci est déjà une autre histoire !

Photo du haut : Les usines Citroën vers 1960. Merci à Blogspot Héraldie !

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Alexandre Guth
Alexandre Guth
Diplômé d’histoire de l’art et d’archéologie, Alexandre travaille dans le secteur de la culture. Il conçoit notamment des parcours axés sur la découverte du patrimoine citadin (Paris, Prague, Budapest,…). Sur Valgirardin, Alexandre présente chaque mois les lieux insolites du 15ème arrondissement.

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