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L’Allée aux Cygnes : une île tournée vers le monde (3ème partie)

Allée aux Cygnes - statue - La Liberté éclairant le monde - Paris 15

Comme nous l’avons vu précédemment (cf. L’Allée des Cygnes : du port à la promenade-2ème partie), les piétons purent accéder à l’allée des Cygnes, à la suite de l’édification de la passerelle de Passy desservant le Champ-de-Mars. Il fut alors question de transformer la digue en promenade.

Après de longues discussions entre l’État et la ville de Paris concernant le coût des travaux et de l’entretien, le projet se concrétisa le 18 mai 1878, date de l’arrêté préfectoral autorisant la ville de Paris « à exécuter sur la plate-forme de la digue de Grenelle […] des travaux de plantations de la plateforme de l’île des Cygnes afin d’y établir une promenade publique. »

La mairie de Paris y installa des lampadaires, mais aussi de nouvelles espèces végétales et des arbres variés provenant d’Amérique et du Japon, tandis que l’État avait la charge de la voirie. Bien évidemment, des projets d’embellissement virent le jour à cette occasion, comme ce « projet d’établissement d’une exèdre à l’extrémité amont de l’île des Cygnes »,  du 9 mai 1878 (ci-dessous).

Projet d’établissement d’une exèdre à l’extrémité amont de l’île des Cygnes. Archives de Paris - Cote WM90 408
Projet d’établissement d’une exèdre à l’extrémité amont de l’île des Cygnes. Archives de Paris – Cote WM90 408

La même année, un dénommé M. Barret demanda l’autorisation à la ville de Paris de louer une portion de l’allée des Cygnes pour « y établir une construction dont il n’indique pas la destination » dans le cadre de l’exposition internationale de 1878. Si la demande est rejetée, elle montre que l’histoire de cette plateforme est intimement liée à celle des expositions universelles parisiennes, dont les principaux sites étaient à proximité.

En effet, l’allée des Cygnes va connaître un nouvel embellissement, cette fois durant l’exposition internationale de 1889 célébrant le centenaire de la Révolution française.

Il faut pour cela revenir en 1884. À cette date, Auguste Bartholdi vient d’achever sa fameuse œuvre « La liberté éclairant le monde » dans son atelier 25, rue de Chazelles (17ème arrt.). Remise à l’ambassadeur des États-Unis par Ferdinand de Lesseps, elle est démontée, expédiée outre-Atlantique puis érigée de nouveau en son célèbre emplacement à New-York après la pose du piédestal en 1886. Ce cadeau de la France aux États-Unis célèbre le centenaire de l’Indépendance des États-Unis en 1776… avec une livraison en retard de quelques années.

Le port de Grenelle avec la statue de la liberté, 1889. In. Mémoire des rues, 15ème arrondissement. Pierre Langlois
Le port de Grenelle avec la statue de la liberté, 1889. In. Mémoire des rues, 15ème arrondissement. Pierre Langlois

Le comité des Américains à Paris, désireux de nous remercier pour ce présent, organisèrent dès 1883 une souscription pour racheter la maquette en plâtre de la statue et l’offrir à la ville de Paris. Le projet prenant de l’ampleur, il fut décidé de fondre une sculpture en bronze dans les ateliers des frères Thiébaut. L’ambassadeur américain patronnant lui-même la construction de l’ouvrage. Cependant, en mai 1885, le mandat du diplomate toucha à sa fin. Avant son départ, il inaugura place des États-Unis (16ème arrt.), la statue de la Liberté offerte à la ville de Paris. Non pas le modèle en bronze, alors inachevé, mais celui en plâtre.

Finalement, la statue en bronze fut inaugurée sur l’île aux Cygnes le 4 juillet 1889 en mémoire du centenaire de l’Indépendance des États-Unis. Cependant, la Liberté éclairant le monde était initialement tournée vers l’allée des Cygnes, regardant du côté de la tour Eiffel nouvellement édifiée et éclairant Paris. Une idée souvent répandue voudrait que lors de son inauguration, la statue ne pouvait pas tourner le dos au public, et notamment au président Sadi Carnot présent lors de l’événement.

Cependant, Bartholdi lui-même aurait souhaité que la statue soit tournée vers sa sœur new-yorkaise, saluant les navires entrant dans Paris. Les journaux de l’époque semblaient partager cet avis. Marie-Hélène Bourquin-Simonin, dans le bulletin n°1 de la Société Historique et Archéologique du XVème arrondissement, cite à ce sujet le journal Le Télégraphe. Ce périodique estima « absolument logique que cette belle figure allégorique, le flambeau à la main, regardât la Seine et souhaitait la bienvenue à tous ceux qui entrent dans Paris. »

Lucien Baylac, détail de la vue panoramique de l’Exposition Universelle de 1900. Wikimedia Commons
Lucien Baylac, détail de la vue panoramique de l’Exposition Universelle de 1900. Wikimedia Commons

La statue de la Liberté conserva cette orientation jusqu’en 1937. Mais avant cette date, en 1900, la ville de Paris accueillit une autre exposition universelle. Afin de desservir le site de l’événement, des voies ferrées furent prolongées. C’est ainsi que le pont Rouelle vit le jour, troisième et dernier de ces ouvrages enjambant l’allée des Cygnes. Celui-ci devait relier la ligne de la Petite Ceinture, chemin de fer enlaçant Paris, au Champ-de-Mars. Cependant, ce pont ferroviaire n’apparaît pas sur le plan de l’Exposition Universelle de 1900. La passerelle de Passy n’étant pas non plus présente, s’agit-il d’une omission de l’artiste, ou à l’instar du métro, l’ouvrage a-t-il été livré en retard, après le début de l’événement ?

Notons cependant que le pont Rouelle apparaît sur le plan du Paris Monumental de 1900. Nous y voyons clairement que la ligne dessert le Champ-de-Mars. Nous reconnaissons également en rouge le tracé du métro enjambant le futur viaduc de Passy.

Détail du plan du Paris monumental, Librairie Garnier Frères. 1900. Wikimedia Commons
Détail du plan du Paris monumental, Librairie Garnier Frères. 1900. Wikimedia Commons

Paris accueillit également, en cette folle année 1900, la deuxième session des Jeux Olympiques modernes. En marge de cette manifestation, de nombreux concours officieux et épreuves non reconnues par le comité olympique virent le jour.

L’allée des Cygnes hébergea notamment… le concours d’honneur de pêche à la ligne. Manifestation suffisamment importante pour qu’Emile Loubet, président de la République, remette lui-même coupes et médailles aux vainqueurs.

Le concours international de pêche à la ligne à l'exposition universelle de 1900. La vie au Grand Air, N°101 – 19 août 1900
Le concours international de pêche à la ligne à l’exposition universelle de 1900. La vie au Grand Air, N°101 – 19 août 1900

Depuis cet événement, l’île aux Cygnes a été le théâtre de nombreuses autres compétitions jusqu’aux années 1930. Le public a pu assister depuis cette longue digue de 1000 mètres – transformée occasionnellement en tribunes – à quelques joutes lyonnaises, concours de chiens de sauvetage, ou de natation.

Joutes lyonnaises sur l’île des Cygnes. Notez la présence d’un plongeoir à droit Agence Rol, 1922. Source gallica.bnf.fr
Joutes lyonnaises sur l’île des Cygnes. Notez la présence d’un plongeoir à droit Agence Rol, 1922. Source gallica.bnf.fr

Preuve de l’intérêt croissant pour cette île à proximité du Champ-de-Mars, l’allée des Cygnes abrita le centre des Colonies lors l’exposition universelle de 1937.

Des pilotis furent ajoutés de part et d’autre de la plateforme afin d’y bâtir des édifices reproduisant les styles architecturaux des colonies françaises.

Album officiel de l’exposition internationale des Arts et des techniques appliqués à la vie moderne - Paris 1937 (c) La Photolith. Wikimedia Commons
Album officiel de l’exposition internationale des Arts et des techniques appliqués à la vie moderne – Paris 1937 (c) La Photolith. Wikimedia Commons

Lors de cette exposition universelle, la statue de la Liberté est enfin tournée vers le Nouveau-Monde conformément au vœu de Bartholdi. En 1958, une seconde statue va couronner l’allée des Cygnes, mais cette fois en amont de celle-ci. Si la Liberté éclairant le monde est un don de la communauté américaine à Paris, les Danois offrirent aux Parisiens une statue du sculpteur Holger Wederkinch réalisée en 1930 censée représenter Jeanne d’Arc.

La France Renaissante
La France Renaissante

Cependant, la statue présente des traits bien trop belliqueux et révolutionnaires pour figurer une sainte de l’Ancien Régime. Les élus municipaux, embarrassés, ne pouvaient refuser ce cadeau sans offusquer les alliés danois. Lors de la session du conseil municipal du 20 décembre 1954, les édiles comparèrent la statue à une walkyrie. Pour cette raison, ils décidèrent de l’ériger à la pointe de l’allée des Cygnes, « par où naguère abordèrent les hommes du nord […] qui sont venus apporter jusqu’à la Seine une civilisation qui leur est propre et que nous avons appris à apprécier. »

Cette Jeanne d’Arc-Walkyrie sera finalement inaugurée en 1956, en changeant son attribution. Ce monument commémoratif représente finalement « la France renaissante ».

Aujourd’hui et demain

Montage, l’allée des Cygnes hier et aujourd’hui

Malgré ce nouvel ajout à l’allée des Cygnes, la plateforme semble tomber en désuétude dans les années 1960. Le 23 septembre 1965, les élus municipaux se plaignent de l’état de délabrement de l’allée des Cygnes. L’île sera cependant remise en état, des barrières de sécurité ajoutées et le pont de Grenelle rebâti de 1966 à 1968 dans le contexte de l’urbanisation de Beaugrenelle et de sa métamorphose en « petite Amérique ». La statue de la Liberté, déboulonnée de l’ancienne structure, a changé de place, rejoignant la pointe en aval de l’île aux Cygnes.

Une note de l’ingénieur général du Génie Rural, des eaux et des forets du 10 mai 1966 témoigne de cette rénovation. Il précise que « la remise en état des plantations a été faite récemment », ajoutant que «chaque soirée d’été une centaine de personnes apprécient cet endroit relativement calme. L’allée correspond donc à la définition d’espace vert. Des enfants y font de la bicyclette, des adultes peuvent y jouer aux boules ».

Cette description sied à l’allée des Cygnes, y compris de nos jours. Ce lieu de flânerie détient une riche histoire. De plus, il compte de nombreux arbres d’espèces différentes et du monde entier.

L’Allée aux Cygnes, un lieu dévolu à la promenade

Endroit dévolu à la promenade, mais aussi espace dédié aux projets fantasques grâce à sa forme singulière. Yvan Christ dans son ouvrage Le Paris des utopies relate par exemple un projet de 1932 qui aurait consisté à transformer l’allée des Cygnes… en piste d’atterrissage pour avions. Plus récemment, en 1989, Paris aurait dû être le lieu d’une nouvelle exposition universelle. L’architecte Renzo Piano, auteur du centre Pompidou, nous a laissé un projet d’un boulevard flottant entre l’île aux Cygnes et les quais.

Si cette exposition n’a pas vu le jour à cause de questions politiques et économiques, ce projet est la preuve que l’allée des Cygnes n’est pas tournée vers le passé et qu’elle demeure au cœur des événements mondiaux.

Expositions Universelles, Jeux Olympiques, Sports aquatiques, inaugurations d’œuvres d’art…  Autant d’événements dont l’allée des Cygnes a été le théâtre… et le sera certainement à nouveau, perpétuant sa tradition tout en se modernisant à chacune de ces manifestations.

L’allée aux Cygnes, un lieu emblématique du 15ème arrondissement à la valeur patrimoniale indéniable, inscrite désormais au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Alexandre Guth
Alexandre Guth
Diplômé d’histoire de l’art et d’archéologie, Alexandre travaille dans le secteur de la culture. Il conçoit notamment des parcours axés sur la découverte du patrimoine citadin (Paris, Prague, Budapest,…). Sur Valgirardin, Alexandre présente chaque mois les lieux insolites du 15ème arrondissement.

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